Deux diagrammes à bandes empilées comparant la portion des sièges et le taux de vote selon le parti
Réaction

Distorsions électorales et journalisme de données

En ce lendemain d’élections, l’envie m’a prise —et surprise!— de reprendre la plume et de publier comme d’antan sur ce blogue. L’objet de cette envie inopinée de communiquer? Quelques commentaires sur la visualisation de données électorales dans les médias québécois, plus particulièrement sur les distorsions du mode de scrutin uninominal à un tour. Si c’est mon premier billet qui se consacre pleinement à la #dataviz, j’ai noté en 2018 la nécessité que la marge d’erreur des sondages soit représentée sur les graphiques et en 2019 l’existence des cartogrammes comme solution pour contrer les distorsions visuelles des cartes électorales traditionnelles.

Philips' "Simplex" Chart of Parliamentary Representation, 1892. Showing at a glance the exact Distribution of Parliamentary Seats at the present time, and giving the Population in each Constituency
Source: Philips’ “Simplex” Chart of Parliamentary Representation, 1892. Cambridge University Library, 1892.7.1447.

J’ai appris depuis, à l’automne 2024, que ces «cartes traditionnelles» s’appellent en fait des cartes choroplèthes. À la recherche d’un sujet pour mes conférences scientifiques à l’été suivant en discipline d’histoire du livre, je suis en effet tombée —à ma grande surprise!— sur un cartogramme britannique datant de la fin du XIXe siècle. Quoi? Les cartogrammes ne sont pas une invention du XXIe siècle propulsée par le Web?

En passant, la situation n’a pas changé depuis 2019, quand j’avais remarqué l’absence de cartogrammes dans la couverture des élections fédérales après de beaux exemples pourtant aux provinciales de 2018: aucun des médias que j’ai consultés n’offrait de représenter les résultats électoraux sur un cartogramme plutôt que sur une carte choroplèthe. Faites signe si vous aimeriez que j’en fasse un billet.

Ainsi, même si je me suis éloignée tant de la politique que de la visualisation de données depuis la pandémie, l’intérêt pour l’application de ce champ d’expertise aux données électorales ne m’a donc jamais complètement quittée.

Déni démocratique et visualisation de données

Revenons donc à nos moutons québécois du XXIe siècle. Pour moi, le fait le plus marquant de la soirée a été la distorsion électorale menant un parti qui a obtenu plus de voix que Québec solidaire (QS) à se retrouver sans siège à l’Assemblée nationale. Ça rappelle le sort du Parti conservateur du Québec (PCQ) en 2022 qui s’était également retrouvé le bec à l’eau malgré ses 13%.

Il appert que j’ai des convictions démocratiques plus fortes que mes valeurs de gauche parce que j’avais trouvé que c’était un déni démocratique impardonnable, et potentiellement même dangereux. Quand toute une gang vote pour un parti et que ça ne donne rien, je la comprendrais de commencer à se sentir légitime d’abandonner les urnes et de contempler la violence… M’enfin…

Déceptions

Comme cette distorsion était pour moi l’aspect le plus important de la soirée, j’étais surprise aujourd’hui de ne voir aucun graphique la représentant dans l’article de la journaliste de données Mélanie Meloche-Holubowski sur le site de Radio-Canada. Peut-être qu’on y prépare un article spécifiquement sur le mode de scrutin avec des simulations, comme en 2022?

Notons au passage que j’apprécie la rigueur et la transparence du diffuseur public dans son journalisme de données. Ces articles se terminent toujours par une section méthodologique. Suit une liste de toutes les personnes y ayant contribué, donc journaliste, chef·fe de pupitre ainsi que tous ceux et celles qui se sont chargées du design, du développement, de la révision linguistique et de la coordination.

Parlant de rigueur, pourquoi pas se munir de définitions?

visualisation de données
ensemble de méthodes permettant de résumer de manière graphique des données statistiques qualitatives et surtout quantitatives afin de les rendre plus facilement interprétables (Wikipédia, Office québécois de la langue française)
journalisme de données
mouvement visant à renouveler le journalisme par l’exploitation de données statistiques et leur mise à disposition, souvent à l’aide de visualisations (Wikipédia)

En quête de représentation des distorsions, j’ai bien trouvé un graphique sur le site de La Presse dans un article de Megan Foy, mais il emploie des graphiques circulaires, ces diagrammes en pointes de tarte qu’on appelle «camemberts» outre-Atlantique. Je croyais que c’était pourtant bien connu que ce type de diagramme est une mauvaise façon de comparer des proportions lorsqu’il y a plus de deux ou trois secteurs.

Deux diagrammes circulaires pour comparer, à gauche, la répartition de la députation par parti et, à droite, la proportion du vote par parti
Source: Foy, Megan. «Le Québec est-il prêt à revoir son mode de scrutin?». La Presse, 6 octobre 2026.

C’est d’autant plus traître quand on est pognés avec pas moins de TROIS partis en nuances de bleu!!! J’ai déterré un billet de blogue de 2018 dans lequel je militais déjà «pour une CAQ mauve pour éviter la confusion dans les visualisations!», et ce, avant même que le PCQ bleu marin ne se taille une place dans les visualisations. L’émission de sketchs Like-Moi! en avait justement fait une parodie, que j’avais oubliée.

Sketch primeur Like-Moi! | Positions politiques

[ PRIMEUR SAISON 4 ]

Soyez informés, allez voter! Une nouvelle nouveauté toute neuve de Like-Moi!

#FULLIMPACT #BLEUvsBLEU

Publiée par Like Moi sur Samedi 22 septembre 2018

 

Bref, La Presse devrait peut-être se doter d’un·e véritable journaliste de données.

Meilleures visualisations

Le site de prévisions d’Essi Parent que j’ai consulté au cours de la campagne m’a habituée à un graphique qui visualise plus clairement les distorsions électorales. Chaque parti y est représenté par une flèche partant du pourcentage de votes pour se rendre jusqu’au pourcentage de sièges, les deux valeurs s’exprimant sur le même axe horizontal. Les partis dont la flèche pointe à droite seraient surreprésentés à l’Assemblée nationale, selon ces prévisions, tandis que les partis pour lesquels elle pointe à gauche seraient les perdants du mode de scrutin actuel à cette élection.

Graphique présentant la distorsion du scrutin à l'aide de flèches
Source: Parent, Essi. Prédictions électorales Québec 2026, 5 octobre 2026.

Selon les prévisions d’Essi, le Parti québécois (PQ) et le Parti libéral du Québec (PLQ), donc le gouvernement et l’opposition officielle, devaient sortir gagnants des distorsions électorales. La Coalition avenir Québec (CAQ) devait être la plus grande perdante avec 19% des voix pour 10% sièges (donc surestimation de la prévision par rapport aux résultats). QS devait également souffrir du mode de scrutin, mais dans une moindre mesure, avec ses 10% des voix qui donneraient 4% des sièges. Le PCQ devait s’en tirer quitte.

Comme j’apprécie son graphique, j’avais bien hâte qu’Essi le mette à jour avec les résultats de la soirée électorale!

Mon complice d’autrefois en politique partisane, MartinPM, m’a toutefois dirigée vers Le Devoir qui, grâce à la journaliste de données Sarah Boumedda, présente un meilleur graphique que La Presse. Sarah a opté pour deux diagrammes à barres horizontales empilées plutôt que des diagrammes circulaires.

Deux diagrammes à bandes empilées comparant la portion des sièges et le taux de vote selon le parti
Source: Boumedda, Sarah. «Coup d’œil sur les résultats en quatre graphiques». Le Devoir, 6 octobre 2026.

On est en mesure de comparer tellement plus facilement les résultats en termes de sièges et de votes pour le PQ, puis on saisit beaucoup mieux la différence pour les partis suivants grâce aux libellés qui indiquent les pourcentages.

Une seule petite erreur: il manque la décimale à «15%» et à «28%». En effet, il faut indiquer la décimale même si c’est «0» parce qu’elle indique le degré de précision du nombre. 15,0% ≠ 15%.

Notons par ailleurs que ce degré de précision n’est pas pertinent dans le cas présent étant donné que chaque valeur demeure distincte même si on l’arrondit. En effet, dans les taux de vote, les «12,4%» de QS deviendraient «12%», ce qui est différent des «13%» que deviendraient les «13,3%» de la CAQ.

Efficacité du vote

On y revient donc: plus de gens ont voté pour la CAQ que pour QS, et pourtant elle se retrouve sans députation. Pourquoi?

Pour comprendre pourquoi QS est désavantagé dans le mode de scrutin uninominal à un tour, mon billet de 2018 est toujours d’actualité. L’explication d’Essi Parent sous son graphique suggère pourquoi la CAQ l’est encore plus à cette élection-ci:

Le scrutin uninominal amplifie le parti en tête et pénalise les appuis dispersés.

En 2022, la CAQ était le parti en tête. Comme le rapportait Radio-Canada dans son article de journalisme de données, cette fois signé Daniel Blanchette Pelletier:

Avec seulement 41% du vote populaire, la Coalition avenir Québec a fait élire une forte majorité de députés, soit 90 des 125 élus (72%).

Cette fois, la CAQ ne disposait pas de cet avantage, et ses appuis ont toujours été «dispersés», c’est-à-dire qu’on vote pour elle au même taux un peu partout. Par contraste, le vote de QS est très concentré au centre de Montréal, rayonnant à partir du métro Berri-UQAM vers le nord jusqu’à Crémazie sur la ligne orange et vers l’est jusqu’à Viau sur la ligne verte.

Carte des résultats électoraux pour l'élection générale provinciale du Québec le 5 octobre 2026, centrée sur l'île de Montréal
Source: «Résultats des élections québécoises 2026». La Presse, 6 octobre 2026.

Le vote de QS était également assez concentré dans Sherbrooke pour remporter le siège, ainsi que dans Taschereau et Jean-Lesage, où se trouvent les quartiers les plus densément peuplés de Québec.

Toutefois, dans la majorité des circonscriptions, les candidatures QS ne figuraient pas au palmarès des trois plus populaires et donc n’apparaissaient pas dans les infographies de la soirée électorale de Radio-Canada. Néanmoins, ce n’est pas en arrivant troisième partout —comme on pourrait caricaturer les résultats de la CAQ— qu’on fait élire une quelconque députation.

Demande(s) spéciale(s)

Même si Le Devoir offre une meilleure visualisation que La Presse, j’espère qu’Essi Parent prévoit mettre à jour son graphique à flèches avec les résultats de l’élection.

Diagrammes en barres du nombre de sièges au Québec de 1998 à 2026 pour chacun des 6 partis qui en ont detenus
Source: Meloche-Holubowski, Mélanie. «Voici les résultats des élections en cartes et graphiques». Radio-Canada, 6 octobre 2026.

Et pourquoi pas le reproduire pour chaque élection depuis 1998, comme ces diagrammes à bandes verticales dans l’article de Mélanie Meloche-Holubowski qui présentent l’historique du nombre de sièges pour chaque parti? En plus des cinq «grands partis» que les médias ont suivi toute la campagne, le dernier graphique en bas à droite nous rappellent la montée fulgurante de la députation de l’Action démocratique du Québec (ADQ) en 2007 et sa chute vertigineuse dès l’année suivante.

Par ailleurs, Philippe J. Fournier de Qc125 n’a cessé de répéter aux ondes de Radio-Canada que jamais dans toute l’histoire canadienne, tant au palier fédéral que dans les élections provinciales —et territoriales? il n’a pas précisé, je crois— un parti n’avait remporté une élection avec moins de 30%. Le PQ n’a obtenu que 28%. Heureusement qu’il forme un gouvernement minoritaire, autrement ce serait absolument scandaleux.

Pour revenir au journalisme de données, j’ai cherché sur le site du Soleil, auquel je ne suis pas abonnée, mais n’ai rien trouvé, pas plus que sur le Journal de Montréal ou The Gazette. Est-ce que c’est moi qui n’ai pas assez fouillé? N’y a-t-il que Radio-Canada et Le Devoir qui emploient des journalistes de données au Québec?

Avez-vous vu passer d’autres visualisations des distorsions électorales dignes de mention? Connaissez-vous d’autres exemples aberrants dans les pays utilisant le mode de scrutin uninominal à un tour hérité des Britanniques? Et désirez-vous que j’approfondisse le sujet des cartogrammes? au XIXe siècle ou au XXIe siècle?