Dans cet épisode enregistré le mercredi 26 septembre 2018, Martin et Marie discutent du référendum à Waskaganish, des élections au Nouveau-Brunswick, de pointage, de sondages et de projections, de comportement électoral et de bipartisme, mais surtout, de sortie de vote.
Ça faisait longtemps que j’avais envie de comparer les choix méthodologiques des modèles de projection. Jeudi, j’ai décidé que je me gâtais. Maintenant que j’ai reçu les réponses à mes questions, je peux publier la comparaison.
Lundi dernier, une page Facebook dédié au voisinage des quartiers montréalais contigus de Rosemont, Petite-Patrie et Villeray a diffusé les projections de Qc125 dans les circonscriptions de Rosemont, Gouin et Laurier-Dorion. Je me suis empressée d’ajouter en commentaire celles de Too Close To Call, constatant au passage une différence importante dans les deux modèles pour leurs projections concernant Laurier-Dorion.
Voici leurs projections en date d’aujourd’hui pour Laurier-Dorion, qui regroupe les quartiers Villeray et Parc-Extension.
La collaboratrice à cette page Facebook qui fait office de média hyperlocal a sagement ajouté:
L’écart est très grand en effet!
On est pas des experts ici, mais les simulateurs de projections électorales sont un peu comme des tartes aux pommes de grand-mères. Chaque grand-mère a sa recette secrète […]
C’est aussi un rappel qu’il faut pas trop prendre au sérieux les sondages ou les projections3.
Que sait-on de leurs recettes secrètes?
Voici nos concurrents
J’ai connaissance de quatre modèles de projection: Too Close To Call de Bryan Breguet, Qc125 de Philippe J. Fournier, le Poll Tracker du doyen des prévisionnistes au Canada, Éric Grenier, et le modèle Guntermann/Forest.
Les principaux modèles de projection cités au Québec sont ceux de Bryan Breguet à Si la tendance se maintient (mieux connu sous le nom anglais du site, Too Close To Call), fondé en 2010, et de l’astrophysicien Philippe J. Fournier, qui a créé Qc125 en 2017.
Toutes les projections de Bryan présentent quatre données pour chaque parti: une prévision du pourcentage du vote populaire, une prévision du nombre de sièges, un intervalle du nombre de sièges qu’obtient le parti dans ses simulations et le pourcentage de chances qu’un parti l’emporte.
Philippe donne la même information mais à l’aide de visualisations (graphiques, schématisation des sièges de l’Assemblée nationale et cartes). Il donne des intervalles de confiance à la fois pour ses projections du vote populaire et des sièges.
Durant la campagne électorale, ces visualisations ne sont pas toutes disponibles sur son site Web, sans doute pour donner l’exclusivité à L’Actualité. Il y publie dans ses «Carnets de campagne» une ou deux fois par semaine.
Le Poll Tracker d’Éric est un peu différent. Il donne la liste des sondages utilisés ainsi que leur pondération, ce que les deux autres sites de projection ne font pas, mais il ne présente pas ses projections par circonscription.
Le Poll Tracker donne une place de choix aux moyennes pondérées des sondages accompagnées de la variation depuis la dernière projection.
En-dessous, un diagramme en bandes illustre la projection du nombre de sièges et une liste à puces décrit différentes probabilités (probabilité pour un parti d’obtenir un gouvernement majoritaire ou le plus de sièges). Par la suite, un paragraphe résume l’état de la course.
Ensuite, un graphique interactif représente l’évolution dans le temps d’une de ces trois données pour chaque parti (moyenne pondérée des sondages, nombre de sièges, chances de gagner), au choix. Finalement, un paragraphe résume l’évolution de la course.
Voici leurs recettes
Comme l’explique Bryan Breguet dans la FAQ de Too Close To Call:
There exists a lot of models and they usually share the core principle: the results in a specific riding this election are a function of the past election’s results as well as of the current level of supports for each party4.
Commençons donc par ces deux éléments:
les résultats des dernières élections;
les intentions de vote actuelles.
Les résultats de quelles élections sont pris en compte?
Tous les modèles utilisent les résultats de la dernière élection générale, celle de 2014. Depuis, il y a eu des élections partielles dans 15 circonscriptions5. Certains modèles en tiennent compte. Le tableau ci-dessous montre également jusqu’à quelle élection chaque modèle remonte pour constituer son historique de vote dans une circonscription.
Poll Tracker
Too Close To Call
Qc125
Modèle Guntermann / Forest
Élections partielles
x
x
x
2014
x
x
x
x
2012
x
x
2008
x
x
2003
x
1998
x
Philippe J. Fournier indique que «[l]es élections récentes possèdent, évidemment, une pondération plus importante» tout comme Éric Grenier, qui précise la pondération exacte6. Ce dernier spécifie également comment il tient compte des élections partielles et comment il calcule la situation initiale pour les candidatures indépendentes et dans les circonscriptions où un parti n’avait pas présenté de candidature à l’élection précédente.
Seul Benjamin Forest explique comment il tient compte du récent changement de carte électorale. Il y en a eu également en 2001 et en 2011. Rappelons que Forest est géographe, d’où son intérêt pour la question. Éric Grenier et Bryan Breguet sous-traitent la transposition des résultats.
Comment sont calculées les intentions de vote?
Comme l’explique Philippe:
Plus le sondage «vieillit», plus sa pondération diminue dans le temps. Cette méthode de calcul permet d’amortir les fluctuations normales des sondages.»7
Tous les modèles qui agrègent les sondages utilisent ce principe. Le modèle Guntermann/Forest n’utilise qu’un seul sondage par projection.
Poll Tracker
Too Close To Call
Qc125
Agrégation des sondages
oui, mais uniquement les sondages publics
oui, sondages publics et payants
oui, sondages publics et payants
Facteurs compris dans la pondération des sondages
Taille d’échantillon
Date de terrain
Justesse des prévisions antérieures
Taille d’échantillon
Date de terrain en fonction des événements importants
Choix éditorial
Taille d’échantillon
Date de terrain
Choix éditorial
Répartition des personnes discrètes
Celle des sondeurs (généralement proportionnelle)8
Éric donne le poids de chaque sondage dans la liste des sondages compris dans le Poll Tracker et explique dans l’article sur la méthodologie comment ce poids est calculé.
Quels autres facteurs sont intégrés à la projection?
Le modèle Guntermann/Forest s’arrête là. Toutefois, les trois autres intègrent beaucoup d’autres paramètres dans leur modèle.
Poll Tracker
Too Close To Call
Qc125
Effets régionaux
3 régions
12 régions
21 régions
Identité des personnes candidates
Candidatures vedettes
Député sortant ou députée sortante
Chef
Candidatures vedettes
Député sortant ou députée sortante
Chef
Candidatures vedettes
Sondages locaux
oui
Choix éditorial
oui
Taux de participation dans chaque circonscription
non
oui
oui
Nombre de personnes inscrites sur la liste électorale dans chaque circonscription
non
non
oui
Données démographiques
non
non
oui
Éric précise la plupart de ses effets dans sa documentation.
J’attendrai probablement après le scrutin pour comparer comment tout ça est mis ensemble, question de donner le temps de respirer à un prévisionniste particulièrement occupé. Si vous comprenez l’anglais, vous pouvez en apprendre plus en écoutant la conversation d’Éric et de Philippe au dernier épisode du CBC Election Pollcast.
Dans mon dernier billet, j’ai mentionné une vidéo de la campagne de Québec solidaire dans Brome-Missisquoi. Entretemps, y’a aussi la gang de Jeanne-Mance—Viger qui a publié un vidéoclip: c’est une circonscription encore plus surprenante!
J’aimerais tout d’abord présenter ces circonscriptions du point de vue d’une ancienne responsable des élections à Québec solidaire. Je ferai ensuite le lien avec le dernier billet en évaluant si ces vidéos constituent des dépenses électorales.
Pas toutes le même budget
Les différents partis mènent leurs campagnes différemment pour respecter leurs budgets de taille très variée.
Certains ont les moyens pour des pancartes avec la photo et le nom de la candidature locale. J’en ai vu à Montréal pour les quatre partis représentés à l’Assemblée nationale et les trois partis sondés par Léger (Parti conservateur, Parti vert et Nouveau Parti démocratique du Québec). Comme ce sont de très petits volumes, ces pancartes coûtent cher.
D’autres, comme le parti Citoyens au pouvoir, doivent se contenter, du moins à Montréal, de pancartes avec la photo de leur chef et leurs engagements. C’est en allant sur leur site Web, sur le site du Directeur général des élections (DGEQ) ou en attendant d’avoir en main son bulletin de vote qu’on apprend le nom de son candidat ou candidate.
Publication Facebook. Québec solidaire Hochelaga-Maisonneuve, 24 septembre 2018.
Ces disparités de ressources financières comme militantes existent autant dans les campagnes locales au sein d’un même parti. Une campagne de Québec solidaire dans Hochelaga-Maisonneuve dans l’est de l’île de Montréal, avec un beau local pour accueillir les bénévoles du quartier, ne ressemble en rien à une campagne dans Maskinongé en Mauricie, où Simon Piotte, le candidat solidaire, se déplace en vélo pour aller faire du porte-à-porte dans sa circonscription rurale1.
Le budget n’est pas tout
C’est dans cette optique que j’ai été très surprise de constater que cette superbe vidéo provenait de la campagne dans Brome-Missisquoi d’Alexandre Legault (le fils de François Legault, mais pas du chef de la CAQ):
Le 1er octobre, nous ne pouvons pas attendre 4 ans de plus.
Pour laisser un environnement sain aux générations futures, ça commence par un gouvernement solidaire. Un gouvernement écologiste, un gouvernement responsable.
Tout est encore possible, mais il faut s’y mettre Maintenant. Sérieusement. Pour faciliter la vie des générations futures.
Joignez le mouvement pour une transition économique, écologique qui profite à tous et à toutes.
adhesion.quebecsolidaire.net
La seule autre vidéo locale dont je me souvenais, c’était celle de Rouyn-Noranda—Témiscamingue en 2012: Mon père est grand. C’est le fils du candidat Guy Leclerc qui l’avait produite.
Sa mère était agente officielle et l’avait rémunéré pour être certaine de ne pas se faire taper les doigts par le DGEQ. (La connaissant, c’était pas du tout une tentative de népotisme: elle aurait sûrement préféré utiliser l’argent pour imprimer plus de dépliants ou de pancartes.)
Rouyn-Noranda et le Témiscamingue sont loin de la ligne orange à Montréal, mais forment néanmoins un terreau fertile pour Québec solidaire, qui y a obtenu son 13e meilleur score (sur 124) en 2012. C’est l’une des circonscriptions les plus fortes en région. Un sondage local Mainstreet fait même état d’une course à trois excluant le Parti libéral2.
Vous pouvez constater ci-dessous que Québec solidaire avait 124 candidatures en 2012 et en 2014, puis 125 en 2018.
Vous comprendrez donc ma surprise à voir la vidéo de Brome-Missisquoi, qui était 46e au palmarès des circonscriptions en 2014 au sein de Québec solidaire. Et que dire de Jeanne-Mance—Viger, 116e circonscription (sur 124) en 2014!
Voici le vidéoclip de la chanson «Solidaires» de Mackjoffatt, avec en vedette le candidat solidaire Ismaël Seck:
Une campagne électorale, c’est pas toujours obligé d’être des slogans poches et des promesses vides 😉
Si t’es solidaire, le 1er octobre, tu votes Ismaël Seck!
Un énorme merci à Mackjoffatt pour la conception de cette magnifique chanson de campagne!
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P.S. L’utilisation d’une chaise roulante dans le vidéoclip se veut avant tout pour illustrer la réalité des personnes dans notre système de santé et n’est en aucun cas dans le but de prendre à la légère la situation des personnes en situation de handicap
Publiée par Ismaël Seck sur Vendredi 21 septembre 2018
Changements au palmarès?
Les appuis de Québec solidaire sont indéniablement plus hauts qu’en 2014, et ce, partout à travers le Québec. Dans un sondage local Mainstreet, le parti est crédité de 18% après répartition des personnes discrètes (derrière la CAQ à 32%, le PQ à 23%, le PLQ à 22%)3.
Toutefois, d’après les projections, la circonscription de Brome-Missisquoi ne devrait pas bouger beaucoup dans le palmarès de Québec solidaire.
Par contraste avec la progression observée dans la circonscription montérégienne, Québec solidaire a perdu un peu plus de 450 voix dans Jeanne-Mance—Viger de 2012 en 2014 (ce qui représente près de 30% de ses voix de 2012). C’est un rappel important qu’une personne qui a voté Québec solidaire n’est pas à tout jamais acquise au parti.
D’après les projections pour cette élection-ci, la circonscription, qui couvre exactement le territoire de l’arrondissement de Saint-Léonard, devrait quitter le bas du palmarès et revenir à un classement qui s’approche davantage à celui de 2012.
Bryan Breguet de Too Close To Call reconnaît néanmoins qu’il surestime probablement cette circonscription de l’est de Montréal.
Montréal, cette région si diversifiée
C’est l’occasion de revenir à Pierre Drouilly, cité dans le billet sur l’abstentionnisme. La première fois qu’on m’en a parlé, c’était pour me parler de ses régions sociologiques du Québec. Il divise le Québec en dix régions, incluant trois à Montréal.
Aucun sondage n’atteint ce niveau de précision: au mieux, les sondeurs donnent les résultats ventilés de l’est et de l’ouest de Montréal séparément. Toutefois, je crois que la distinction que Drouilly fait dans l’est de l’île est très importante. Il isole le nord-est de Montréal, dans lequel on trouve beaucoup d’allophones.
Sources: «Fichiers de la géométrie des circonscriptions électorales du Québec (2017)». Élections Québec. Consulté le 26 septembre 2018; Drouilly, Pierre. «La structure des appuis aux partis politiques québécois, 1998-2008». Dans Les partis politiques québécois dans la tourmente: Mieux comprendre et évaluer leur rôle, 131‑68. Québec: Presses de l’Université Laval, 2012.
Ci-dessus, vous voyez les 27 circonscriptions montréalaises de la carte de 2017 réparties dans les trois régions sociologiques de Drouilly: l’Ouest de Montréal en rouge, l’Est en bleu et le Nord-est en jaune.
Ci-dessous, une carte conçue par l’agglomération de Montréal à partir des données du recensement 2016 pour montrer les différentes concentrations d’allophones sur l’île (les quadrilatères plus foncés représentes des coins avec plus de ménages allophones).
Source: «L’Atlas sociodémographique 2016: Agglomération de Montréal». Recensement de 2016. Montréal en statistiques. Ville de Montréal: Service du développement économique, septembre 2018, p. 21.
Les appuis à Québec solidaire augmentent beaucoup dans la moitié est de l’île. Peut-être même que le parti plafonne à cet endroit et que son vote devient inefficace comme celui du Parti libéral dans le West Island. Cela signifierait que chaque point de pourcentage supplémentaire n’apporte pas nécessairement plus de sièges parce qu’on atteint des scores vraiment élevés dans certaines circonscriptions sans que ce soutien «déborde» au-delà de celles-ci.
Toutefois, on ne sait pas si Québec solidaire monte tant dans le nord-est (plus allophone) que dans l’est (francophone) de l’île. Les sondages ne distinguent pas entre anglophones et allophones, donc on n’a pas plus de données sur lesquelles se fier.
Bref, la montée de Québec solidaire sur l’île de Montréal, particulièrement dans sa moitié est, se traduit dans les projections par une hausse dans des circonscriptions comme Jeanne-Mance—Viger. Nous verrons le 1er octobre si c’est vrai ou si c’est dû à l’amalgation de tout l’est de l’île dans les sondages.
Maintenant qu’on a situé un peu la géographie du vote solidaire, revenons à nos vidéos.
Dépenses électorales ou pas?
Deux aspects de la publicité peuvent coûter de l’argent:
sa production;
sa diffusion.
Les graphistes et vidéastes qu’on emploie pour faire de la publicité —qu’elle soit en ligne, dans les journaux, à la radio ou à la télévision— peuvent être bénévoles ou payés. Dans le dernier cas, leur rémunération compte comme une dépense électorale.
Si, par exemple, je fais une vidéo, mais que ma vidéo, je la fais avec mon téléphone, j’le fais avec un ami, pis que personne ne me charge dans l’histoire, c’est pas une dépense électorale, donc j’peux l’faire sans limitation quelconque7.
En matière de diffusion, les médias exigent habituellement des frais contre de l’espace publicitaire. La révolution des «médias sociaux», c’est justement de démocratiser la diffusion en la rendant dans beaucoup de cas gratuite.
Comme nous avons vu dans le dernier billet, les médias sociaux sont considérés comme un espace public, du moins pour les personnes candidates. Ainsi, cette forme de diffusion publicitaire n’est aucunement limitée. Si on paie Facebook pour «sponsoriser» une publication de notre page, c’est-à-dire augmenter sa visibilité, ce coût de diffusion devient une dépense électorale.
Autrement dit, un parti peut publier gratuitement sur les réseaux sociaux autant de publicités conçues bénévolement qu’il ne le veut…
Et donc avoir beaucoup plus de publicités qu’un autre parti qui lui fait des dépenses pour chacune de ses publicités-là8.
comme l’a suggéré Sylvain à Pop en stock.
Vidéos devenus viraux
La vidéo de Brome-Missisquoi a été tournée par Olivier Jobin sous la direction de Thomas Fontaine, qui a également effectué le montage. Ils ont été payés, par peur comme à Rouyn en 2012 de faire accroc à la Loi électorale.
Le cas est similaire pour celle de la campagne d’Ismaël Seck dans Jeanne-Mance—Viger: le vidéaste et l’artiste qui a composé et interprète la chanson ont été payés. Les personnes qui apparaissent dans le vidéo clip sont bénévoles.
La diffusion dans les deux cas a d’abord été organique, c’est-à-dire qu’elle résultait du partage des personnes qui ont vu la publication sur la page Facebook de la campagne. Autrement dit, la production de cette publicité n’a pas été bénévole, mais sa diffusion était au départ gratuite. Les deux équipes ont depuis «sponsoriser» leur publication Facebook.
Voici ce qu’elles ont récolté comme circulation en date du mercredi 26 septembre à 18h:
La vidéo de Brome-Missisquoi est donc un peu moins de 10 fois plus populaire que celle de Jeanne-Mance—Viger, même si cette dernière a fait l’objet d’un article dans la section «Sac de chips» du Journal de Québec9.
Avant-hier, mon collègue Martin était de passage à l’émission Pop en stock à CHOQ, la radio étudiante de l’UQAM. Ç’a abondamment discuté de publicité sur les réseaux sociaux, mais aussi de la publicité gratuite que constituent les memes, citant au passage les enfants de François Legault qui se présentent pour Québec solidaire1.
Hier matin, je suis tombée sur la meilleure vidéo de campagne locale de Québec solidaire depuis celle de Rouyn-Noranda en 2012: elle vient justement de celle d’Alexandre Legault dans Brome-Missisquoi. J’ai trouvé que l’univers faisait bien les choses.
Ce matin, j’apprenais que le Directeur général des élections (DGEQ) avait mis en demeure la Centrale des syndicats du Québec (CSQ) pour des raisons similaires qu’Équiterre plus tôt cette semaine2. Les règles ne sont donc visiblement pas les mêmes pour les partis et les groupes de la société civile. Ou est-ce une différence entre site Web et réseaux sociaux?
Dépenses électorales: autorisation et plafond
D’après la porte-parole du DGEQ Julie St-Arnaud Drolet, «donner de la visibilité à un parti constitue une dépense électorale»3. Ok, qu’est-ce que ça change?
Deux choses:
les dépenses électorales doivent être approuvées par l’agent officiel ou l’agente officielle d’une personne candidate ou d’un parti;
elles sont soumises à un plafond de dépenses.
Payé et approuvé par…
Martin a parlé de la fonction d’agente ou d’agent officiel en parlant des mises en candidature dans le premier épisode de L’Antichambre électorale de 9:38 à 10:15:
Ça vous prend aussi un agent officiel: ça c’est la personne qui va autoriser vos dépenses. Déjà, dès le départ, si vous êtes tout seul, ça marche pas!
Vous devriez voir le nom de l’agente ou de l’agent officiel sur tout ce qui donne de la visibilité aux personnes candidates, comme les pancartes, les dépliants, même les macarons.
Avant, on écrivait systématiquement «Payé et autorisé par…», mais maintenant plusieurs partis n’indiquent que le nom de la personne suivi de la mention «agent officiel» ou «agente officielle».
La porte-parole du DGEQ cite à cet effet l’article 413, inchangé depuis l’adoption de la Loi électorale:
Pendant la période électorale, seul l’agent officiel d’un candidat ou d’un parti autorisé ou son adjoint peuvent faire ou autoriser des dépenses électorales4.
Max 0,75$ par électeur et électrice
Le plafond des dépenses électorales est défini à l’article 426 et indexé à chaque année en fonction de de l’indice moyen des prix à la consommation (IPC).
C’est un montant par électeur ou électrice, donc le plafond varie de circonscription en circonscription: les personnes candidates dans les plus grandes peuvent dépenser plus d’argent. Un montant plus élevé est toutefois accordé aux circonscriptions de régions éloignées: Rouyn-Noranda–Témiscamingue, Ungava (Nord-du-Québec), René-Lévesque et Duplessis (Côte-Nord) et Îles-de-la-Madeleine.
À ce montant s’ajoute un montant pour la campagne nationale de chaque parti politique. Il s’agit de 0,69$ pour chaque électeur ou électrice dans les circonscriptions où le parti présente une candidature.
Les quatre partis représentés à l’Assemblée ont donc le même plafond des dépenses électorales parce qu’ils présentent tous des candidatures dans chacune des 125 circonscriptions.
À l’autre bout du spectre, les partis qui ne présentent qu’un seul candidat (des hommes dans les deux cas) ont tout de même un avantage sur les candidatures indépendentes parce qu’ils peuvent dépenser presque le double (0,75$ + 0,69$ par électeur et électrice).
Qu’est-ce qui compte comme une dépense électorale?
C’est bien beau tout ça, mais qu’est-ce qui doit être autorisé par l’agente ou l’agent officiel et conséquemment être assujetti aux limites de dépenses? Équiterre et la CSQ ne croyaient pas que leur campagne d’information devait l’être. (La CSQ a obtempéré, mais Équiterre est prête à contester une éventuelle amende du DGEQ devant les tribunaux.)
D’après la mise en demeure reçue par Équiterre, son «document» est une «publicité»:
Comme ce document d’analyse et l’utilisation du site web pour le diffuser impliquent nécessairement un coût, cette publicité constitue une dépense électorale5
La porte-parole du DGEQ ajoute dans un article sur la mise en demeure reçue par la CSQ:
le coût de tout bien ou service utilisé pendant la période électorale pour diffuser ou combattre le programme ou la politique d’un candidat ou d’un parti représente une dépense électorale6
À cet effet (et c’est peut-être un ajout tardif), il est indiqué en haut de la démarche sur la deuxième page du document de la coalition environnementale et citoyenne:
Ce document a une visée informative exclusivement. Il ne vise pas à favoriser ou défavoriser, à diffuser ou à combattre un programme, à approuver ou désapprouver, un parti ou des mesures préconisées par celui-ci7.
Revenons à la mise en demeure. Le DGEQ considère visiblement deux coûts:
l’analyse;
l’hébergement, la création et le maintien du site Web.
Le premier est définitivement contestable puisqu’il s’agit «des réponses des principales formations politiques» (lire les quatre partis représentés à l’Assemblée nationale) à des questions posées par une coalition d’organisme.
Lettres aux organismes
C’était ma tâche principale en 2008 et en 2012 de répondre aux lettres des organismes: un travail extrêmement long et ardu qui offre très peu de gratifications parce qu’il se fait généralement dans l’ombre.
En 2008, j’en ai envoyé une cinquantaine et, en 2012, plus de 80. Combien d’organismes vous ont fait part des engagements de Québec solidaire à l’époque? Voilà, c’est ce que je disais: un travail de l’ombre.
Le travail d’analyse des plateformes a effectivement un coût mais, lorsque les organismes envoient des questionnaires aux partis politiques, la facture est refilée aux partis, qui doivent payer quelqu’un pour le faire (ou rediriger de l’énergie bénévole vers cette tâche). La «dépense électorale» est donc engagée par le parti, pas l’organisme.
Qui plus est, à quoi ça sert aux partis de répondre aux organismes s’ils n’ont pas le droit de diffuser les réponses sur leur site Web?!? Si seuls les médias ont droit de diffuser les réponses que leur donnent les partis, on a un problème démocratique.
(Certes, le DGEQ pourrait répondre que la révision des réponses obtenues gratuitement constitue une analyse supplémentaire qui engendre son propre coût8.)
Réglementation de la publicité (or lack thereof)
L’autre coût que considère le DGEQ dans le cas d’Équiterre est «l’utilisation du site web pour […] diffuser» le document. Effectivement, avoir un site Web, ça coûte de l’argent.
Est-ce que cela signifie que si Équiterre s’était contenté de publier le contenu du document sur sa page Facebook, sur sa chaîne YouTube et sur ses comptes Instagram, Twitter et Linkedin, le DGEQ n’aurait pas pu lui imputer des coûts de diffusion parce que l’utilisation de ces plateformes est gratuite?
C’est ici qu’on revient à l’émission Pop en stock. L’un des invités de cette semaine, Sylvain A. Trottier, se posait justement la question à savoir si la publicité sur les réseaux sociaux comptait dans les dépenses électorales, et donc dans le plafond des dépenses. Il a donc passé un coup de fil au Directeur général des élections (DGEQ).
Il a constaté que la publicité gratuite qu’offre le partage sur les réseaux sociaux n’est pas règlementée:
Des candidats peuvent faire des publications, et ils n’ont pas besoin de payer pour une publication. C’est une publication comme si j’étais sur la place publique et que je disais quelque chose9.
Toutefois, si de l’argent entre en jeu, la dépense doit être approuvée par l’agent officiel et est sujette au plafond des dépenses électorales.
Puisque sa question portait spécifiquement sur la publicité qu’effectuent les partis, on ne sait pas si le DGEQ considère que seuls les «candidats peuvent faire des publications» gratuites sans qu’elles comptent comme dépenses électorales, ou si ce droit est également accordé à tout membre de la société civile.
Dans le prochain billet, je reviendrai sur les vidéos que diffusent les personnes candidates sur Facebook et ma surprise à la vue de celle de Québec solidaire dans Brome-Missisquoi.
Vous l’avez sans doute déjà lu dans les médias: à la lumière des sondages Mainstreet et Léger de cette semaine, nous avons maintenant une vraie course.
Plutôt que chaque parti s’en tienne soigneusement à son couloir (CAQ dans le 1er, PLQ dans le 2e, PQ dans le 3e et QS dans le 4e), les deux meneurs zigzaguent entre les deux premiers couloirs et font monter la pression sanguine de Bryan Breguet à Too Close To Call:
Mon cauchemar (en tant que “projectionniste”): l’incertitude vient de passer de très faible à quasiment maximale. Pour preuve, les distributions aujourd’hui vs le 7 septembre
Source: Breguet, Bryan. Tweet. @2closetocall, 19 septembre 2018.
Les deux graphiques dans cette vidéo présentent à la verticale le nombre de simulations, sur 10000, qui donnent un certain nombre de sièges (sur l’axe horizontal) à chacun des trois principaux partis (différenciés par couleur).
Les courbes de distribution des sièges de la Coalition avenir Québec (mauve) et du Parti libéral du Québec (rouge) se chevauchent maintenant complètement. Deux semaines auparavant (deuxième graphique), elles étaient presque aussi distinctes l’une par rapport à l’autre qu’elles ne le sont par rapport à celle du Parti québécois (bleu).
Course serrée et électorat volatile
La course se resserre alors que l’électorat demeure très volatile. Commençons par jeter un coup d’œil à notre graphique habituel, mis à jour grâce au rapport du dernier sondage Léger:
Visiblement la volatilité de l’électorat fait du surplace. Toutefois, ça commence à être difficile de comparer avec les élections précédentes.
Ayant déjà établi que le choix définitif (barres bleues) était la donnée la plus significative (plutôt que «Probable que je change d’avis» en rouge), je me suis dit qu’on pourrait visualiser uniquement celle-là en «empilant» les campagnes électorales plutôt que de les mettre côte à côte.
Évolution de la volatilité durant la campagne
En modifiant le script que j’utilise dans R pour faire les graphiques d’intentions de vote avec barres d’erreur, voici ce que j’ai pu produire. On constate que l’électorat est plus volatile qu’il ne l’a jamais été à ce moment-ci dans une campagne électorale.
Sur l’axe vertical, on trouve la proportion de personnes sondées dont le choix est définitif parmi celles qui ont nommé un parti dans leurs intentions de vote (et donc excluant les personnes indécises). Plus un point est bas, donc, plus l’électorat est volatile (moins de personnes ont fait un choix qu’elles jugent définitif).
Les sondages de cette élection sont en saumon. Le premier sondage est donc particulièrement bas, mais nous n’avons pas de comparatif dans la précampagne durant les autres élections. En 2012 (vert) et en 2014 (turquoise), les premiers sondages de la campagne se sont terminés autour du jour du déclenchement (jour J – 35).
En 2014, la proportion de personnes qui avaient fait un choix définitif était définitivement plus élevée tandis que les marges d’erreur pour les valeurs au déclenchement en 2012 et en 2008 se chevauchent.
Le premier sondage qui mesurait la volatilité en 2008 (mauve) est apparu à trois semaines du scrutin. Elle était alors comparable à celle que Léger a mesuré la semaine dernière (à jour J – 21).
Au sondage suivant de 2008, toutefois, la proportion de personnes dont le choix était définitif avait confortablement dépassé la barre des 60% (à jour J – 15). Dix ans plus tard, nous sommes toujours solidement sous la barre des 60%.
Comme tout le monde le dit, le débat de demain soir (jeudi) risque d’être crucial, de même que l’enregistrement le lendemain (vendredi) de l’émission de Tout le monde en parle, qui sera diffusée dimanche soir.
Solidité du vote de chaque parti
La semaine dernière, j’avais noté une mauvaise nouvelle pour le Parti québécois (PQ): son électorat avait crû mais était plus volatile. Cette semaine, c’est au tour du Parti libéral du Québec (PLQ) et de la Coalition avenir Québec (CAQ) de voir la solidité de leur électorat baisser. Le PQ reprend à cet égard un peu du poil de la bête.
L’électorat de Québec solidaire (QS) est toujours le plus volatile des quatre partis représentés à l’Assemblée nationale. Toutefois, avec la baisse de la proportion de personnes qui ont fait un choix définitif parmi les personnes qui ont l’intention de voter pour la CAQ, le PLQ et le PQ, l’écart est beaucoup moins grand entre les trois plus grands partis et QS.
J’ai déjà hâte au prochain sondage de Léger, qui sera peut-être le dernier!
En effet, depuis les dix dernières années, Léger sort toujours un sondage la fin de semaine précédant le scrutin complété le jeudi précédant (jour J – 4). Le sondage d’hier a été complété au jour J – 14, un sondage est donc à prévoir dans 10 jours… pas certaine qu’il reste de la place pour un autre entre les deux!
Données sources
Vous pouvez consulter le tableur qui a permis de faire le graphique sur Google Spreadsheets.
Dans cet épisode inaugural, enregistré le mercredi 28 août 2018, Martin et Marie discutent d’élections à date fixe, de la volatilité de l’électorat, de mises en candidature, des petits partis, de pancartes et de bénévoles.
Jeudi était jour de débat, mais c’était aussi le jour où s’est tenu un colloque sur les jeunes et le/la politique. Dans ce cadre, La Presse a diffusé un sondage Ipsos concernant uniquement les jeunes de 18 à 25 ans (la catégorie habituelle est 18 à 35 ans).
Participation électorale des jeunes
Nous avons parlé il y a deux semaines des divergences entre Léger et Mainstreet concernant les intentions de vote chez les jeunes. Le sondage de cette semaine ne comportait pas de question sur les intentions de vote, mais plutôt sur l’intérêt envers la campagne, l’intention d’aller voter (sans demander pour qui) et les enjeux les plus importants.
Ce qui m’a marqué, c’est que 81% des jeunes sondés disaient avoir l’intention d’aller voter1.
Il n’y aurait donc pas de différences à prévoir selon l’âge en termes de participation électorale? En août, Léger avait trouvé que 79% des personnes qui leur ont répondu étaient «certaines» d’aller voter2. (C’est pas exactement la même question, comme faisait remarquer Martin Leduc3, mais les résultats sont tout de même comparables.)
Ça surprend parce qu’on décrie depuis longtemps le problème de la participation électorale épouvantablement basse des jeunes. En 1985, un peu moins des deux tiers des moins de 25 ans ont voté tandis que c’était les trois quarts de la population totale. En 2008, c’était moins de 40% des moins de 25 ans (contre 57% pour l’ensemble de la population ayant droit de vote)4.
Merveilleux! Le problème du décrochage des jeunes serait réglé!
Or is it?
J’ai plutôt l’impression qu’une partie de ces jeunes sont soit remplis de bonnes intentions, soit qu’ils connaissent la bonne réponse et c’est ça qu’ils répondent. (Un peu comme quand le dentiste nous demande si on passe la soie dentaire à tous les jours.)
C’est ce qu’a répondu aussi Sébastien Dallaire, premier vice-président et directeur général pour le Québec chez Ipsos:
Les sondages surestiment l’intention d’aller voter depuis…toujours. Peu importe l’âge. Il y a une question de désirabilité sociale, mais aussi les gens peuvent avoir “l’intention” d’y aller, mais sans forte conviction et ne se déplacent pas le jour j5.
Quand il parle de «désirabilité sociale», il parle de savoir c’est quoi la bonne réponse.
Sondages et participation électorale
Comme Sébastien Dallaire dit, ce ne sont pas que les jeunes: c’est connu, les gens votent davantage dans les sondages que dans la vraie vie. En fait, je devrais dire que c’est documenté.
Dans un sondage post-électoral, en 2012, 90% des personnes sondées ont répondu avoir voté6. Le taux de participation provincial, toutefois, était de 75%. Un sondage post-électoral de 2008 a été complété par 74% de personnes qui disaient avoir voté alors que le taux de participation avait été de 57%7.
Les chercheurs de 2012 écrivent que c’est «parce que les abstentionnistes sont moins enclins à répondre aux sondages.» Pierre Drouilly, un sociologue qui commentait les résultats du sondage post-électoral de 2008, semble plus d’avis que c’est une question de «bonne réponse»:
Cette sous-estimation du taux de participation est probablement le reflet d’un discours social normatif, moraliste et réprobateur sur le “mauvais citoyen” qui néglige son “devoir démocratique”, alors qu’ailleurs dans le monde, “des gens meurent pour acquérir le droit de voter”8
Il pense donc que les personnes qui répondent aux sondages «manque de sincérité», plutôt que de conclure que les abstentionnistes ne répondent pas au sondage.
Il serait en fait théoriquement possible de vérifier si les personnes sondées mentent ou pas: les abstentionnistes sont le seul groupe de l’électorat auxquelles on peut attacher des données nominatives.
Les «feuilles de bingo»
Le vote est secret (au grand dam d’organisateurs et d’organisatrices comme moi), donc on ne pas savoir avec certitude qui vote CAQ, QS ou Bloc Pot: il faut demander, et les gens ont droit de mentir ou de ne pas répondre.
Sauf que vous avez remarqué, quand vous allez voter, qu’on barre votre nom de sur la liste électorale? C’est pour s’assurer que vous ne reveniez pas voter une deuxième fois. Mais ça veut quand même dire qu’on sait qui a voté et qui n’a pas voté (avec nom, adresse et date de naissance).
Les partis bien organisés utilisent cette information les jours de scrutin (vote par anticipation et le «vrai» jour d’élection) pour savoir qui, parmi les personnes qui les appuient, appeler et rappeler —et rappeler encore!— parce qu’ils et elles ne seraient pas encore aller voter.
Pour y arriver, chaque parti a des runners dans chaque circonscription où il fait sortir son vote. Ces personnes font en voiture ou à vélo la tournée de tous les bureaux de scrutin à chaque heure pour aller chercher les «feuilles de bingo». Celles-ci donnent les numéros d’électeur des personnes qui ont voté depuis la dernière feuille.
On les appelle des «feuilles de bingo» parce que, dans le bon vieux temps que je suis assez vieille pour avoir connu, les directions de scrutin ne fournissaient pas cette information.
Les partis postaient donc des bénévoles à chaque table avec une liste de personnes qui les appuyaient: la fameuse «feuille de bingo». Le personnel électoral donnait le numéro de la personne qui se rendait dans l’isoloir et, quand comme bénévole tu avais ce numéro sur ta feuille, tu criais «bingo!» (intérieurement).
Dans ce bon vieux temps, donc, les runners faisaient la tournée pour ramasser les feuilles de bingo de chaque bénévole de son parti dans chaque bureau de scrutin. Ça faisait beaucoup de va-et-vient et prenait beaucoup d’énergie bénévole pour nourrir la machine à faire sortir le vote!
Différentes sortes d’abstentionnistes
Tout ça pour dire que si les partis savent qui a voté et qui n’a pas voté, les membres de la communauté de recherche universitaire devraient pouvoir le savoir aussi. Il y a sans doute des enjeux de confidentialité qui font en sorte qu’ils n’utilisent pas cette source d’information.
Dans l’article cité ci-dessus, Drouilly a néanmoins caché une typologie intéressante de l’abstentionnisme dans une note de bas de page:
C’est ainsi que Drouilly désigne les personnes qui voulaient aller voter, mais ont eu un empêchement de dernière minute. Il évalue que ça explique l’abstentionnisme de 5% de l’électorat, parce que «c’est le taux qu’on observe dans les pays où le vote est obligatoire».
Le plus intéressant, pour moi, est que c’est exactement le même taux qu’ont trouvé les chercheurs de 2012, sans utiliser le terme! En effet, en construisant le questionnaire du sondage post-électoral, ils sont procédé à une expérience (une information qu’eux aussi ont caché dans une note de bas de page10).
Pour la moitié des personnes sondées, le choix de réponse était binaire (avez-vous voté? oui/non).
L’autre moitié avait quatre choix:
«je n’ai pas voté»;
«je voulais voter mais je ne l’ai pas fait»;
«d’habitude je vote mais je n’ai pas voté cette fois»; et
«je suis certain d’avoir voté à cette élection».
Sans surprise, des choix de réponse différents donnent des résultats différents:
Le pourcentage d’abstentions est légèrement plus élevé (5 points) quand on offre aux gens la possibilité de dire qu’ils n’ont pas voté cette fois mais que la chose n’est pas coutume.
Ça ressemble pas mal à la définition de l’abstentionnisme forcé de Drouilly.
Abstentionnisme «structurel»
Drouilly s’étend peu sur ce type d’abstentionnisme:
c’est un abstentionnisme d’origine sociologique, qui est le fait de populations défavorisées au plan économique, culturel et politique. Il est aussi le fait de populations en situation d’anomie sociale et (ou) d’isolement géographique.
C’est ce qui expliquerait donc que les habitations à loyer modique (HLM) votent peu, même lorsque les partis tentent spécifiquement de rejoindre les populations défavorisées qui y vivent. (L’équipe de Françoise David avait été déçue de constater que ses efforts particuliers n’avaient pas été récompensés dans Gouin en 2008.)
Si l’abstentionnisme «forcé» est donc temporaire pour une personne donnée, l’abstentionnisme «structurel» serait difficile à changer sans améliorer les conditions de vie des personnes qu’il affecte:
C’est l’abstentionnisme structurel qui explique que certaines circonscriptions votent toujours moins que la moyenne: ce sont généralement des circonscriptions défavorisées dans les centres urbains comme le Centre-Sud de Montréal (Hochelaga-Maisonneuve, Sainte-Marie-Saint-Jacques, Saint-Henri-Sainte-Anne), ainsi que certaines circonscriptions éloignées (en Gaspésie, en Abitibi-Témiscamingue, sur la Côte-Nord).
Drouilly évalue l’abstentionnisme «structurel» à environ 10%-15% parce que «dans le meilleur des cas les taux de participation ont de la difficulté à dépasser les 80%».
Abstentionnisme «conjoncturel»
C’est le type d’abstentionnisme qui intéresse le plus Drouilly parce qu’il croit que c’est lui qui fluctue d’élection en élection: il dit qu’il «origine du contexte de chaque consultation».
À une élection donnée, des électeurs peuvent s’abstenir davantage, soit qu’ils ne trouvent pas de parti à leur goût (c’était le cas des électeurs souverainistes aux élections fédérales avant l’apparition du Bloc québécois); soit qu’ils soient en rupture avec leur parti naturel, mais pas au point de voter pour l’adversaire; soit encore que l’enjeu de la consultation leur soit indifférent.
Drouilly, dans son article, analyse les quatre élections qui se sont déroulées entre 1998 et 2008. En 2007 et 2008, le taux de participation a connu une chute spectaculaire. C’est d’ailleurs pourquoi le Directeur général des élections du Québec avait mandaté la Chaire de recherche sur la démocratie et les institutions parlementaires pour étudier «Les motifs de la participation électorale au Québec: Élection de 2008», une enquête citée ci-dessus.
Nous reviendrons à l’hypothèse principale de Drouilly et aux changements au taux de participation dans la dernière décennie. Un indice: Bryan Breguet en parle dans ce billet sur des ajustements qu’il a apportés à son modèle.
Joseph Angolano, vice-président chez Mainstreet, m’a envoyé le lien vers le rapport de Mainstreet. J’ai donc pu mettre à jour mes graphiques d’intentions de vote avant répartition (avec les barres d’erreur!).
Je n’ai inclus que les derniers Mainstreet et Léger parce que les sondages de CROP, d’Ipsos et de Forum datent d’avant le déclenchement.
On constate que tous les résultats sont compatibles (les barres d’erreur se chevauchent), sauf ceux pour Québec solidaire:
En effet, aucune des barres d’erreur ne touche à la ligne des 12,5%.
Hier soir, à l’annonce des résultats du sondage Léger, Bryan Breguet de Too Close To Call avait fait remarquer que Léger et Mainstreet divergaient sur les intentions de vote pour la CAQ et pour QS:
En gros Léger et Mainstreet s’entendent parfaitement sur le PLQ et le PQ, mais Léger a la CAQ 5 points plus élevé et QS 5 points plus bas. Intéressant que les différences soient entre CAQ et QS1.
Il arrive à cette conclusion à partir des résultats après répartition. Comme on a vu, avant répartition, les deux firmes de sondage s’entendent sur le fait que les intentions de vote pour la CAQ se trouvent entre 27% et 31%.
Dans son billet de ce matin, Bryan s’étendait plus longuement sur le sujet, en rappelant la différence entre les sondages locaux et nationaux de Mainstreet qu’il avait évoquée dans son billet d’hier:
Mainstreet et Léger en fait s’entendent parfaitement sur le PLQ et le PQ. Par contre ils ont des chiffres fort différents pour la CAQ et QS. Mainstreet a ces partis à respectivement 31% et 16% alors que Léger les a à 35% et 11%. Une différence de 4-5 points pour chaque parti. Qui dit vrai? Impossible d’y répondre pour sûr mais les sondages par comté de Mainstreet sont bien plus cohérents avec une Coalition à 35%-36% et QS à 11%. Ainsi je serais tenté de dire que Léger a possiblement raison ici. Mais il nous faudra attendre d’autres sondages (et en fait l’élection) pour en être sûr2.
Je vous encourage à lire par vous-mêmes son billet sur les divergences entre les sondages locaux et nationaux de Mainstreet. Pour vous titiller, voici le tableau sur lequel il se base:
Récapitulons: d’une part, les sondages nationaux de Léger et de Mainstreet continuent d’être en désaccord sur les appuis pour QS. D’autre part, les sondages locaux de Mainstreet donnent des résultats qui s’inscrivent davantage dans ceux que publie Léger (CAQ plus haute, QS plus bas).
Données sources
Vous pouvez consulter le tableur qui a permis de faire les graphiques sur Google Spreadsheets.
Mon Dieu qu’il était temps! Comme l’a dit sur Twitter Bryan Breguet, qui piaffait d’impatience:
Juste une observation générale mais quand il y a davantage de personnes/sites faisant des projections que de firmes offrant des sondages, c’est pas vraiment normal1.
C’est fait: ce matin, nous avons le rapport du dernier sondage mené par Léger du 7 au 10 septembre!
J’attends de mettre la main sur le rapport du sondage Mainstreet effectué du 5 au 7 septembre pour refaire le graphique des intentions de vote avant répartition des personnes indécises. (C’est fait!) Pour l’instant, je n’ai que l’article du Soleil, qui ne donne que les résultats après répartition.
Nous pouvons toutefois mettre à jour nos graphiques concernant la volatilité de l’électorat:
La volatilité de l’électorat est plutôt stable, avec la portion de l’électorat qui a fait un choix pour qui ce choix est définitif qui est passée en deux semaines de 56% à 58%.
Les résultats par parti choisi sont plus révélateurs:
Les intentions de vote pour le Parti québécois semblent en progression, avec une hausse de deux points de pourcentage en deux semaines (19% à 21% après répartition des personnes indécises). Toutefois, il est passé du parti à l’électorat le plus solide au deuxième plus incertain des quatre grands partis.
En effet, au sondage se terminant le 28 août, 64% des personnes qui disaient avoir l’intention de voter pour le PQ considéraient leur choix comme étant définitif. Au sondage qui s’est conclu hier, ce ne sont que 54% de l’électorat qui ont l’intention de voter PQ. Le parti de Jean-François Lisée est donc le seul qui a vu la volatilité de son électorat augmenter!
Est-ce donc le signe que des personnes qui hésitent entre le PQ et la CAQ disent maintenant qu’elles voteraient pour le PQ, mais qu’elles peuvent encore changer d’idée?
Pour ça, il va falloir aller fouiller dans les réponses à la question du deuxième choix… à suivre!
Données sources
Vous pouvez consulter le tableur qui a permis de faire les graphiques sur Google Spreadsheets.
Dans «Pas tous égaux, les “petits partis”», j’avais posé la question à savoir si Citoyens au pouvoir, bien que relativement nouveau comme parti et ignoré par les sondeurs, n’était pas un parti à surveiller. En vérifiant l’état des candidatures officialisées hier, j’ai conclu que oui: il a dépassé non seulement le NPD Québec, mais aussi le Parti marxiste-léniniste en termes de nombre de candidatures authentifiées.
Voyons l’état actuel des forces en présence, selon l’ancienne classification.
Voyez comme Citoyens au pouvoir dépasse les deux «petits partis» historiques tant sur le plan du financement que des candidatures? En plus de ces 21 candidatures officialisées, Citoyens au pouvoir en annonce 45 autres sur son site Web. Il reste à savoir si ces aspirants candidats et candidates réussiront cette semaine à ramasser 100 signatures de leurs concitoyens et concitoyennes.
J’ai donc officiellement déplacé le parti dans la catégorie «Partis à surveiller».
Qu’est-ce que le parti Citoyens au pouvoir?
Les partis que surveillent déjà les sondeurs ont tous des équivalents fédéraux (le Parti vert, le Parti conservateur et le NPD). Ainsi, même si les médias nationaux n’en parlent pas en cette campagne provinciale, les personnes qui suivent la politique ont une idée générale d’où se situent ces partis sur l’échiquier politique.
Il serait donc d’autant plus important que les médias nationaux présentent minimalement Citoyens au pouvoir, dont on ne sait autrement rien.
J’ai fait une petite revue de presse à l’aide de Google.
Entrevues journalistiques avec trois candidats et deux candidates
J’ai trouvé cinq articles dans des médias de masse présentant trois candidats et deux candidates:
Denis Paré dans Deux-Montagnes;
Jacques Gosselin dans Laviolette-Saint-Maurice;
Jean-François Racine dans Marguerite-Bourgeoys (qui comprend LaSalle, à Montréal);
Manon Gamache dans Brome-Missisquoi;
Nicole Goulet dans Beauce-Nord.
Du lot, seuls Denis Paré et Nicole Goulet avaient remis leur bulletin de candidature au DGEQ lundi matin. Reprenant un argument déjà utilisé par Québec solidaire, elle explique: «On ne divise pas le vote, on offre une différence. Notre clientèle cible, ce sont les 1 700 000 abstentions qui ne trouvent pas leur compte.»4
En entrevue au début du mois de septembre, Manon Gamache, directrice générale adjointe du parti, estime qu’il sera en mesure «de présenter plus de 60 candidats, […] un bond de géant depuis la dernière élection»5. Au moment de l’annonce de la candidature de Denis Paré en juillet, le chef du parti, Stéphane Blais, visait plutôt 125 candidatures et «entre 6,5% et 7% des votes dans l’ensemble du Québec, comme l’avait fait la défunte Action démocratique du Québec (ADQ) à ses débuts»6.
Jacques Gosselin est vice-président de l’équipe exécutive du Bloc québécois en Mauricie tandis que Jean-François Racine avait soumis sa candidature pour représenter la Coalition avenir Québec7. (La CAQ a préféré présenter Vicky Michaud.)
Un candidat islamophobe écarté
Le 19 juin, le Sac de chips du Journal de Québec présentait des captures d’écran du babillard Facebook de Michel A. Fournier, le candidat de Citoyens au pouvoir du Québec dans Matane-Matapédia. La journaliste Marie-Renée Grondin résume: «Non seulement croit-il qu’“il faut tuer l’islamisme”, sans quoi “c’est lui qui nous tuera”, le candidat est aussi d’avis qu’il faudrait tenir un référendum pour “supprimer” toutes les mosquées au Québec.»8
Le 3 août, L’Avantage de Rimouski rapportait que ce candidat islamophobe s’était désisté9. D’après le site Web du parti, ce serait Jacques Langlois qui le remplacerait, mais la page Facebook du parti pour Matane-Matapédia indique qu’il est toujours à la recherche d’une candidature.
À l’origine: une Assemblée constituante
J’ai trouvé l’historique qui explique le plus clairement les changements de noms successifs du parti dans un billet de Xavier Camus:
À l’origine (2011-2012), la formation politique – cofondée par Roméo Bouchard – se nommait «La Coalition pour la Constituante», car on y préconisait une refonte totale du politique, par le biais d’une assemblée constituante. Puisqu’on y prêche aussi l’abandon de la notion de partis politiques et de la partisanerie sans fin, la formation prendra le nom de «Parti des sans parti» de 2013 à 2016, pour devenir [Citoyens au pouvoir] sous Rambo Gauthier.10
En janvier 2017, Frank Malenfant, qui était chef du Parti des sans parti et est devenu co-porte-parole de Citoyens au pouvoir, a claqué la porte11. Dans son message Facebook, il explique:
Les nouveaux arrivants aussi ont droit à la dignité et aux meilleures chances d’intégration possible pour devenir des membres productifs de notre société. Je me dissocie publiquement de tous propos allant à l’encontre de ces valeurs que je me suis promis de servir pour le parti, et qui sont aussi fondamentalement les miennes.12
Il s’est joint à Option nationale au cours de l’année et suivi son nouveau parti dans la fusion avec Québec solidaire13.
Départ de Rambo, arrivée de Stéphane Blais
En décembre 2017, le co-porte-parole restant, le syndicaliste Bernard «Rambo» Gauthier, a quitté ses fonctions au parti Citoyens au pouvoir pour se refaire une santé14. (En tant que retraitée de la politique partisane, je le crois et le salue d’avoir respecté ses limites.)
Le mois suivant, le parti avait trouvé un nouveau dirigeant (remarquez le changement terminologique):
Janvier 2018, nomination de l’activiste et homme d’affaires Stéphane Blais, CPA, VP du mouvement intégrité Québec, à titre de chef par intérim du parti. Sous sa gouverne, le parti prévoit présenter 125 candidats aux élections à l’automne 2018 et solidifier ses finances en vue d’augmenter sa visibilité auprès du grand public.15
En juillet, dans un entretien sur les ondes de la station FM93, dont les animateurs comprennent Éric Duhaime et le Doc Mailloux, Stéphane Blais expliquait, d’après le compte-rendu de journal Le Peuple, que son parti:
compte faire élire des «non-professionnels» de la politique et vise à prendre le pouvoir le temps d’un seul et unique mandat. L’idée centrale demeurant, depuis sa fondation jusqu’à nos jours, de permettre au peuple québécois de court-circuiter la machine électorale le temps de faire un grand ménage en ce qui concerne la gestion du bien commun.16
Médias d’extrême droite
Le Peuple est produit par quatre «rédacteur[s] et vérificateur[s] de contenu» (au masculin)17. Pascal Bergeron, «fondateur et président actuel du journal», écrit également des articles islamophobes et transphobes pour Vigile.quebec.
Les articles de Le Peuple sont republiés sur le site de Horizon Québec Actuel, «un organisme à but non lucratif qui a pour objectif la diffusion de la langue française, le réseautage entre pays francophones et la défense du principe de souveraineté des États-Nations»18. Sur sa chaîne Nomos-TV, l’organisme a en avril 2017 appuyé Marine Le Pen, la candidate d’extrême droite à la présidentielle française.
Xavier Camus soulève des liens plus directs entre Citoyens au pouvoir et l’extrême droite dans deux billets de blogue parus à un an d’intervalle. Le premier a été publié lorsque Citoyens au pouvoir était sous la gouverne du porte-parole Bernard «Rambo» Gauthier19. Le second fait état des changements de régime dans le cadre desquels l’équipe de Yvon Simard a été remplacée par celle de Stéphane Blais10.
Un assemblage hétéroclite
Le parti Citoyens au pouvoir est donc un parti à surveiller dans plusieurs sens. Le chef de son ancêtre, le Parti des sans partis, est maintenant chez Québec solidaire. Certains candidats proviennent de la CAQ et du Bloc québécois. À partir des photos des candidatures sur le site Web, on note la présence d’au moins un candidat racisé: Jean Carrière dans Mirabel, dont la candidature n’est toutefois pas encore officialisée.
On se retrouve avec un assemblage donc bien hétéroclite de personnes qui promeuvent la démocratie directe à surveiller!